Tourisme du futur ?

, par Eric Charron

Vers une transition du tourisme en montagne

Entre manque de neige et pandémie, phénomènes qui pourraient devenir récurrents et sur lesquels les scientifiques nous alertent depuis longtemps, les deux derniers hivers ont été très déroutants pour les acteurs du tourisme dans le Vercors.

Les nouveaux lieux de pratique : Font d’Urles

Certes, ils ont révélé nos fragilités et nos manques, mais ce dernier hiver nous a bien montré que même avec des remontées mécaniques fermées, la fréquentation touristique du Vercors et des massifs montagneux qui savaient proposer une offre alternative a été bonne. Au point que certains ont parlé de “revanche de la moyenne montagne”.

Je vous livre donc une série de réflexions et citations d’auteurs, tous spécialistes du tourisme alpin, qui me confortent pour l’avenir et qui peuvent inspirer et éclairer notre chemin.

Mes sources essentielles sont :

  • CIPRA (Convention Internationale pour la Protection des Alpes) - Destination Alpes  : Alpenscène N° 102, 2017.
  • Mountain Wilderness France : “Transition du tourisme” - dossier thématique N°7, 2018.
  • Philippe Bourdeau : De l’après ski à l’après tourisme - Revue de Géographie alpine 97-3/ 2009.

Nous assistons à de profondes mutations du tourisme.

On le sait depuis longtemps, mais environ 30% des vacanciers d’hiver en station ne pratiquent que le ski. Hors, l’offre est presque entièrement tournée vers cette proportion minoritaire de touristes. Un autre tiers pratique le ski et d’autres activités et le dernier tiers ne skie pas du tout. Dans le Vercors, l’offre d’un accès facile et rassurant à la nature pour ces deux dernières catégories est insuffisamment développée. En Suisse et en Autriche, les itinéraires de promenade sont au cœur de l’offre dans les stations et autour des villages, bien avant le ski.
On sait aussi que le nombre total de skieurs est globalement en baisse.

Le tourisme d’hiver est en danger et il faudra sans doute considérer à l’avenir la neige comme un bonus. Aussi, somme nous dans l’obligation de travailler sur les ailes de saison pour faire le dos rond dans les mauvais hivers, et d’acquérir plus d’agilité pour s’adapter à un enneigement qui pourrait devenir moins prévisible.
Les skieurs sont plutôt issus d’une population diplômée, urbaine, riche, et vieillissante. Les jeunes générations se tournent vers des activités hors station (entre autre pour des raisons économiques), ou plus conviviales comme les snow parcs qui se développent sur des espaces réduits ou qu’ils aménagent eux même aux marges des domaines skiables.
Des espaces nouveaux deviennent des lieux de pratiques hivernales divers et variées (luge, randonnée en ski ou en raquette, snowkite…) surtout si l’on y trouve parking et restauration : le col du Lautaret entre Oisan et Briançonnais, le col de Portes en Chartreuse, Font d’Urle dans le Vercors...
« Ainsi, si “les stations ont sauvé le pays” lors de la chute démographique des années 60, de nouvelles données mettent en péril le fonctionnement antérieur, et invitent à imaginer des alternatives crédibles au tout-ski, voire au tout tourisme » (Bourdeau 2007)…

A l’office de tourisme, on fait un constat : les gens qui visitent le Vercors ne se trompent pas, ils trouvent chez nous ce qu’ils sont venu y chercher. Même si la (sur ?)fréquentation de cet été avec la pandémie de COVID nous a apporté quelques touristes qui n’étaient pas à leur place sur notre territoire... Notre clientèle vient principalement de la région Rhône-Alpes. La randonnée est de loin la première activité qui attire nos hôtes sur le Vercors. Enfin, s’il y a quelques années, la question était : “Où se trouve le supermarché le plus proche ? Aujourd’hui, c’est : “ Où peut-on acheter des produits locaux ?”.

Randonneurs à la Chapelle en Vercors

Des rencontres qui ont précédé l’écriture du projet de charte (2023 – 2038) du Parc Naturel Régional du Vercors, il ressort que l’offre est actuellement trop clivée entre l’offre des activités ludiques (stations de ski par exemple) et l’offre éco-responsable. Un équilibre est donc à trouver afin de ne pas opposer les offres mais de travailler dans la complémentarité.

Ainsi, nous sommes nombreux à avoir confiance dans la pertinence de notre offre touristique et la capacité d’adaptation de notre territoire et des montagnes en générale.
« Je suis porté par la conviction que le Royans-Vercors dispose de tous les atouts pour relever les défis qui nous font face, qu’il s’agisse de la crise sanitaire actuelle ou de la crise climatique. » (Thomas Ottenheimer : Vice-Président au tourisme de la Communauté des Communes et Président de l’office de tourisme – bulletin de la CCRV, janvier 2021).
« La crise du coronavirus aura des impacts à long terme, c’est une certitude. Les doutes persisteront après la fin de la pandémie, et beaucoup de gens pourraient décider de passer leurs vacances dans leur propre pays... » Christian Baumgartner, vice-président de la CIPRA.

A l’avenir, les touristes viendront dans les lieux où il fait bon vivre (Philippe Bourdeau).

Marché à la Chapelle en Vercors

« Après-tout, n’est-il pas préférable d’accueillir des habitants à l’année plutôt que d’aller chercher de plus en plus loin, des touristes de moins en moins fidèles, au prix de liaisons aériennes low-cost, de séjours bradés et d’une sur-enchère d’équipements sous-utilisés… Au fond, le principal enjeu n’est-il pas de remettre le tourisme à sa place, pour ne plus le concevoir comme un point de départ qui prime sur les autres activités et la vie locale ? Et pour en faire au contraire, la résultante d’un ensemble de qualités environnementales et territoriales, attractives aussi bien pour des visiteurs que pour des habitants. » (Philippe Bourdeau in MW : Transition du tourisme, – 2018. Ibid).
Cette réflexion infuse déjà dans les orientations de nombreux décideurs. Par exemple, dans la région italienne du Sud Tyrol, destination majeure dans les Alpes (les Dolomites, la station de Cortina d’Empezo...) : “Ils sont convaincus que l’offre faite aux visiteurs et clients n’est crédible que si elle est en accord avec ce que vivent et aiment les habitants” (Alpenscène n°102, 2017).

Une enquête réalisée auprès des habitants de Saint Nizier du Moucherotte montre qu’à 71%, ils ont choisi d’y habiter pour la proximité avec leurs loisirs. Cette nouvelle tendance relevée par plusieurs auteurs se retrouve dans beaucoup de destinations : de plus en plus de gens veulent habiter sur leur lieu de vacances ou de loisir.
« Ces nouveaux habitants ne sont certes pas des touristes au sens classique du terme ; mais ils ont choisi d’habiter les Alpes pour tirer profit de leur environnement touristique… Le traditionnel clivage entre “touristes” et “locaux”, souvent mis en scène dans le débat public, ne fonctionne plus. » (Bernard Debarbieux, université de Genève/CH in MW -2018 ibid).

Il ressort aussi une volonté de « valoriser “Ce qui nous ressemble vraiment” : les valeurs du territoire et des habitants qui le font vivre. » (Préfiguration de la charte 2023 – 2038 du Parc Naturel Régional du Vercors).
« La multiplication des façons d’être touriste dans les Alpes interdit depuis longtemps de cultiver une vision uniforme et simpliste de cette activité. » (Bernard Debarbieux, Université de Genève/CH - Alpenscène n°102, 2017).

Vidéo : Montagnes en transition, quel avenir pour les territoires de montagne - MW 2020 :
https://tourisme-en-transition.fr/m...

Alors on fait quoi ?

« Partager cette confiance avec le plus grand nombre, mettre en avant la richesse de nos paysages, la diversité de notre offre touristique, rapprocher culture et tourisme, agriculture et tourisme, …, et poser les bases d’un “tourisme choisi” et non subi...  » (Thomas Ottenheimer : Ibid)

A chacun sa part de nature

Il nous faut d’abord créer un vrai réseau d’acteurs du tourisme, capable de valoriser nos atouts, avec une vrai connaissance des autres prestataires et prestations (un réseau cela sert à ça). Profiter des formations proposées par l’office de tourisme, l’ADT Drôme ou le parc du Vercors pour parfaire sa connaissance du territoire. Nous pouvons devenir mutuellement les premiers prescripteurs des valeurs de notre territoire puisse que nous sommes au quotidien au contact de nos hôtes.
Réfléchir sérieusement à notre proposition d’hiver en cas de mauvais enneigement : activités de pleine nature, circuits raquette et piétons, musées, marchés ou autres offres à imaginer collectivement, dans le champ touristique ou pas.
Encourager le développement d’autres activités économiques qui nous rendraient moins dépendants du tourisme. Travailler, se déplacer, se nourrir, se loger, accueillir, … une multitude d’initiatives collectives sont à l’œuvre au quotidien dans les territoires de montagne.

« Une “destination” est avant tout un lieu de vie pour les résidents locaux et les visiteurs. Le tourisme n’est pas une fin en soi, mais une branche économique possible… Ce qui nous intéresse particulièrement, c’est le lien entre cette branche économique et d’autres secteurs. » (Barbara Wülser, Directrice adjointe de la CIPRA).

Bien comprendre dans quelle cour nous jouons et arrêter de nous comparer à la Côte d’Azur, aux grandes stations de Tarentaise ou même à nos voisins des 4 montagnes. Ce qui est valable chez eux ne l’est certainement pas chez nous. Nos modèles son plutôt le Jura, les Vosges ou l’Auvergne... Des territoires qui comme nous ont une forte composante rurale, ou l’activité ski est importante mais menacée par le réchauffement climatique.

Ces ré-orientations ne nécessitent pas forcément des investissements gigantesques. Faisons d’abord des choses simples pour mettre en valeur nos atouts : l’avance que nous avons acquis avec notre nature bien protégée, nos routes remarquables. Ces caractéristiques du Vercors sont largement mise en avant par les guides touristiques étrangers consacrés à la France (en anglais). « Les sociétés alpines ont une grande responsabilité dans la gestion des paysages non aménagés, car ils sont devenus rares aujourd’hui en Europe. » (Alpenscène n°102, 2017)
Mais un paysage peut-être quelconque s’il n’a pas un supplément d’âme. Pour cela, il faut bien avoir en tête ce Vercors que nous aimons tous, que nous voulons préserver et qui doit être le point de départ de notre réflexion. Bien avoir conscience que c’est cet art de vivre que nous voulons partager avec nos hôtes. Notre territoire avec sa singularité est armé pour répondre à ce défi. Notre responsabilité c’est de préserver et faire vivre cette singularité pour proposer une offre touristique originale et surtout ne pas vouloir ressembler aux autres.

« Ce sont des lieux où les visions du monde forgées par le marketing de destination n’impose pas une voie imaginaire. Cela n’exclut en rien que de telles communes puissent aussi réussir sur le plan touristique ; justement parce qu’elles n’acceptent pas le destin artificiel de “destination” (touristique) ; elles restent attractives par leur singularité. » (Jens Badura philosophe et secouriste en montagne – Alpenscène N° 102 ibid).

Les 16 et 17 mars, à Métabief dans le Jura, se sont tenu les premières journées des “ États Généraux de la transition du tourisme en montagne”. Les secrétaires d’État Jean-Baptiste Lemoyne, chargé du tourisme, et Joël Giraux, en charge de la ruralité, en étaient les co-présidents. Ces États Généraux, impulsés par Mountain Wilderness France sont inscrits à l’agenda de la présidence française de la SUERA (Stratégie de l’Union Européenne pour les Régions Alpines). Les échanges ont été très riches, ce qui motive fortement à assister aux prochains temps forts de l’événement, qui auront lieux les 23 et 24 septembre dans 40 lieux des montagnes françaises avec la participation de territoires Autrichiens, Suisses et Italiens.

Pour conclure, j’emprunterai encore à Philippe Bourdeau cette contrepèterie : « Et si l’on arrêtait de changer le pansement pour commencer à penser le changement ? »

Liens et Bibliographie :

CIPRA (Convention Internationale pour la Protection des Alpes) - Destination Alpes : Alpenscène N° 102 - 2017 :
https://www.cipra.org/fr/publicatio...

Mountain Wilderness France : “Transition du tourisme”, dossier thématique N°7 – 2018 :
https://www.mountainwilderness.fr/I...

Philippe Bourdeau : De l’après ski à l’après tourisme (Revue de Géographie alpine - 97-3, 2009) :
https://journals.openedition.org/rg...

Sur la situation générale du ski en France et ailleurs :

Libération du 26/03/2020 : Les stations de montagne peuvent-elles se réinventer ? :
https://www.liberation.fr/terre/2020/03/26/climat-les-stations-de-montagne-peuvent-elles-se-reinventer_1782101/

Collectif : Tourisme d’hiver - Le défit Climatique : Presses de l’École Polytechnique de Lausanne - 2015.

Pour une approche plus sensible :
Les Passeurs - Contrebande d’imaginaire en montagne N°1 : Vivre en montagne après 2020. http://www.lespasseurslemag.com/

Samivel : Le fou d’Édenberg (romans) - Ed Albin Michel, 1967

Vos commentaires

  • Le 2 avril à 17:39, par Mélanie Recollin-Bellon En réponse à : Tourisme du futur ?

    J’aime beaucoup cette citation de Philippe Bourdeau :
    « Après-tout, n’est-il pas préférable d’accueillir des habitants à l’année plutôt que d’aller chercher de plus en plus loin, des touristes de moins en moins fidèles, au prix de liaisons aériennes low-cost, de séjours bradés et d’une sur-enchère d’équipements sous-utilisés… Au fond, le principal enjeu n’est-il pas de remettre le tourisme à sa place, pour ne plus le concevoir comme un point de départ qui prime sur les autres activités et la vie locale ? Et pour en faire au contraire, la résultante d’un ensemble de qualités environnementales et territoriales, attractives aussi bien pour des visiteurs que pour des habitants. » (Philippe Bourdeau in MW : Transition du tourisme, – 2018. Ibid).
    Je comprends qu’il est nécessaire de créer un cadre de vie souhaité par les habitants au quotidien, tel un fort réseau de solidarité, associatif, culturel, humain ; une forte implication locale ; un environnement respecté, préservé...et que c’est ça qui deviendra "l’offre touristique" recherchée par les touristes... intéressant !
    Merci pour le réflexion !

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